Ludwig Binswanger · Daseinsanalyse

Les directions de sens

Bedeutungsrichtungen

Pour Binswanger, le sens n'est pas une idée que l'on a : c'est un mouvement dans lequel on est. Monter, s'élargir, s'éclairer, ou bien tomber, se resserrer, s'obscurcir : ces directions ne sont pas des images, elles sont l'architecture de l'existence, et le corps en est le premier lieu.

Sens 1Signification

Le contenu sémantique : ce que cela veut dire.

Sens 2Direction

L'orientation spatiale : vers où cela porte.

Sens 3Sensation

L'affectivité vécue : ce que cela fait éprouver.

Repères

D'où vient ce déplacement du regard

La Daseinsanalyse naît d'une rupture avec la psychiatrie classique. Binswanger cesse de demander « de quelle maladie s'agit-il ? » pour demander « quel monde cette personne habite-t-elle ? ».

Le modèle de Kraepelin

  • Pathologie réduite à un processus organique sous-jacent
  • Classification d'objets naturels (nosologie)
  • Le regard observe des symptômes

La science du singulier

  • Analyse de l'expérience réellement vécue
  • Description de la structure de la présence (Dasein) dans sa factualité
  • Le regard décrit un projet-de-monde (Weltentwurf)
Première période

Anthropologie phénoménologique

Husserl : la phénoménologie comme méthode d'intuition, pour saisir l'eidos des vécus pathologiques.

  1. 1922Introduction aux problèmes de la psychologie générale
C'est ici que naissent les directions de sens
Deuxième période · depuis 1927

Daseinsanalyse heideggérienne

Après la lecture d'Être et Temps, l'intentionnalité s'élargit en être-au-monde. Le regard se porte sur le projet-de-monde, l'espace et le temps vécus.

  1. 1930Rêve et existence (Traum und Existenz)
  2. 1933Le problème de l'espace en psychopathologie
  3. 1942Formes fondamentales et connaissance de la présence humaine
  4. 1944-45Le cas Ellen West
  5. 1956Trois formes manquées de la présence humaine
Troisième période · 1960-1965

Retour à Husserl

Une phénoménologie de la constitution : la genèse de l'expérience délirante, la subjectivité transcendantale.

  1. 1965Le délire (Wahn)
Expérimenter

Un espace qui se vit avant de se mesurer

Cet espace n'est jamais neutre : c'est un espace thymique (gestimmter Raum), coloré d'humeur, qui rythme les « diastoles et systoles de l'existence ». Déplacez les trois curseurs. La présence, en orange, se tient plus haut ou plus bas, dans un monde plus large ou plus étroit, plus clair ou plus obscur, et tient ou non sur son assise.

sol de l'expérience
Trait orange : la « proportion » entre la hauteur atteinte et la base sur laquelle elle repose.
ChuteAscension
ÉtroitLarge
ObscurClair
Concept

Trois couples, un « alphabet originaire du corps »

Ces polarités ne sont pas de simples métaphores : elles précèdent le langage. Quand un patient dit « moral bas » ou « chute », il ne parle pas par image : il exprime la vérité de son être-homme. La spatialité psychique et la spatialité physique procèdent d'une même direction significative.

Pôle d'élan

Ascension

Le mouvement vers la hauteur de l'idéal : aspiration, exaltation, élévation.

« être au sommet », « s'élever », « avoir de la hauteur »
Pôle d'effondrement

Chute

L'effondrement dans la déchéance : la présence est tirée vers le bas, vers le sol, vers la pesanteur.

« tomber bien bas », « au fond du trou », « déprimé » (littéralement : pressé vers le bas)
Dans la cliniqueEllen West : Binswanger oppose un monde « éthéré », fait d'envol et de légèreté, à un monde « tombal », fait de terre, de poids et de tombeau. Deux directions d'un même espace, qui se disputent la présence.
Pôle d'ouverture

Large

L'ouverture aux possibles : un horizon qui respire, de la marge, de l'avenir devant soi. Lecture possible : la diastole de l'existence.

« voir large », « avoir de l'envergure », « respirer »
Pôle de rétrécissement

Étroit

Le rétrécissement étouffant de l'horizon. Lecture possible : la systole de l'existence.

« se sentir à l'étroit », « être acculé », angoisse (du latin angustia : passage étroit ; en allemand Angst et eng : étroit)
Dans la cliniqueQuand l'horizon se clôt, les possibles s'éteignent : la personne ne « manque » pas d'idées, elle manque d'espace pour les faire advenir.
Pôle de transparence

Clair

La transparence de l'être-soi : on se voit, on voit le monde, les choses se donnent avec netteté.

« y voir clair », « une éclaircie », « un esprit lumineux »
Pôle d'opacité

Obscur

L'opacité du monde environnant : les choses se ferment, la présence devient indistincte à elle-même.

« broyer du noir », « être dans le brouillard », mélancolie (du grec : bile noire)
Dans la cliniqueLe clair et l'obscur colorent l'ensemble : la même chute n'est pas vécue de la même façon dans un espace lumineux ou dans un espace opaque.

Les directions sont solidaires

On ne peut pas déplacer l'une sans infléchir les autres. Un monde qui se rétrécit s'assombrit, une chute est aussi une fermeture. C'est ce que montre la scène ci-dessus.

Le sens est tout à la fois

Chaque direction est à la fois signification, orientation et sensation : « chute » désigne un mouvement dans l'espace, un état affectif et un sens existentiel, sans que l'on puisse les dissocier.

Corporéité

Le corps vécu, théâtre premier des directions de sens

Le Leib, corps vécu, n'est pas un objet que la personne posséderait : il est le moyen d'expression de ses modes d'être. C'est là que l'orientation spatiale et l'affectivité se confondent.

Mode central, mode périphérique

La profondeur de l'être propre s'exprime au centre : le « cœur qui parle ». À la périphérie, le corps est subi et impersonnel.

CENTRAL PÉRIPHÉRIQUE
Le cœur qui parleLa personne s'exprime par son corps.
L'enlisementLa périphérie supplante le centre : la personne est réduite à son corps.

La zone orale, carrefour des mondes

Site stratégique des échanges entre le monde propre (Eigenwelt) et le monde environnant (Umwelt). Deux mouvements contraires s'y jouent.

monde propre monde environnant ZONE ORALE assimilation · acceptation rejet · expectoration

Le cas de la jeune fille aphonique

Binswanger n'y lit pas un symptôme isolé, mais une stagnation existentielle : le mouvement du monde s'est arrêté avec la voix.

Conflit maternelLe point de départ, dans la relation à la mère.
Aphonie et hoquetRejet et expectoration : la zone orale dit ce que la parole ne dit plus.
Le corps seul s'exprimeRepli sur la corporéité, mode d'expression devenu déficient.
Le temps se romptPerte du rapport au passé et à l'avenir.
Échec de la transcendanceLa présence n'arrive plus à se dépasser : un projet-de-monde enlisé.
Modes d'échec du Dasein

Quand une direction s'émancipe de sa polarité

La santé tient dans la proportion anthropologique : l'équilibre entre la hauteur et l'étendue (l'assise dans l'expérience). La pathologie apparaît lorsqu'une direction de sens devient exclusive et se détache de son contraire.

base étroite

La présomption

Verstiegenheit

Une élévation sans fondement dans la réalité : la hauteur a distancé l'étendue. Le mot vient de l'alpinisme, sich versteigen : monter si haut qu'on ne peut ni avancer ni redescendre. Exemple de la synthèse : Madame Bovary. Chez Ibsen, le constructeur Solness et sa tour.

même geste, toujours

Le maniérisme

Manieriertheit

Une perte d'authenticité et un figement de la présence : la personne rejoue une forme, sans qu'aucun mouvement ne la traverse plus.

La distorsion

Verschrobenheit

Une rupture de l'équilibre structural de l'être-au-monde : la trame de l'espace vécu est gauchie, et la présence s'y tient de travers, sans le savoir.

Ce que la scène de la section « Espace vécu » montre déjà. Poussez « Verticalité » à 100 et « Amplitude » à 0 : la tour s'amincit, la présence culmine sur un point. Ramenez l'amplitude : la même hauteur redevient tenable.
Pratique clinique

Le thérapeute, guide de montagne

Rouvrir les possibilités d'existence du patient, sans lui imposer de direction. Le guide n'ordonne pas l'itinéraire : il accompagne le patient dans la reconstruction de son « histoire intérieure de la vie ».

Jaspers : comprendre ou expliquer

Deux régimes séparés : l'intuition du sens d'un côté, la causalité de l'autre. Pour lui, le psychisme n'obéit pas à des lois structurelles.

« Fervent pionnier » devenu « ennemi » pour Binswanger.

Binswanger : des règles structurales

Les « lois » psychiques ne sont pas des causalités mécaniques, mais des règles structurales saisies par une compréhension empathique (einfühlende Verstehen). Les faits psychiques s'ordonnent de l'intérieur : ils manifestent des directions de sens immanentes. Binswanger défend en cela la méthode freudienne.

Ligne directrice

Explorer l'histoire

Objectif : découvrir les flexions de la structure de l'être-au-monde à travers l'histoire intérieure de la vie. Où la hauteur a-t-elle distancé l'étendue ? Où l'horizon s'est-il resserré ?

Ligne directrice

Apprendre par l'expérience

Objectif : favoriser un bouleversement existentiel où le patient s'approprie le « comment » de son enlisement. Il ne s'agit pas de lui expliquer sa direction, mais de la lui faire éprouver.

Ligne directrice

Se rencontrer, sujet à sujet

Objectif : établir un « être-ensemble » authentique, dans un présent qui temporalise de nouvelles possibilités d'avenir. La relation elle-même rouvre l'espace.

À retenir

Guérir, c'est remettre l'existence en mouvement

Sources et vigilance. Ce qui vient de votre synthèse : les couples, le corps central et périphérique, la zone orale, le cas de l'aphonie, la présomption, le maniérisme, la distorsion, Jaspers, les lignes directrices. Ce que j'ai ajouté de ma connaissance de l'œuvre, à recouper avec vos éditions : les dates et titres de la frise, le cas Ellen West, Solness, l'expression gestimmter Raum, les étymologies (angustia, mélancolie, sich versteigen), et la lecture « diastole / systole » des couples large/étroit. La lecture de la scène interactive est pédagogique : elle n'est pas de Binswanger.